Que dire de ce roman qui a bouleversé mon univers littéraire. Cet écrivain maudit tant décrié lors du cinquantenaire de sa disparition en 2011 a prouvé qu'on ne
peut jamais occulter un véritable génie malgré sa face obscure et haineuse. Je n'ai pas envie de vous résumer le périple de Ferdinand Bardamu car cela rendrait ma critique ridicule comme si
l'envie vous prenait d'édifier un muret de galets contre la Grande Muraille de Chine ! Non !... je tiens juste à écrire quelques lignes inspirées de la verve célinienne. Cela vous donnera, et je
l'espère, la tentation de découvrir ce monument littéraire publié en 1932.
"Eh oui, mon pauvre Ferdinand, ça a débuté comme ça ! Un apéro à la terrasse , les flonflons patriotiques, un pote à controverses et te voilà parti !… A toi les
tripailles au soleil ! Le carnage grandeur nature !… l’âme militaire chevillée au corps et aux tripes. Mais n’avançons pas trop vite. Le chemin de l’aventure s’illumine devant tes camarades et
toi. Par bravade et surtout le colonel rutilant sur son cheval tout aussi rutilant !… ça brille à travers la foule joyeuse ! Donc tu y vas, tu cours même, l’élan salvateur qui dépasse la bêtise !
les veines gonflées d’orgueil, tu t’enfonces dans le traquenard de la guerre, le traquenard du Mérite. Tout con que tu es !
Quelques semaines après avoir quitté la place Clichy, tu aperçois tes premiers allemands, là-bas, au bout de la route. Leurs mitrailleuses crachent leur venin à
n’en plus finir, les marmites s’éclatent joyeusement et à qui mieux-mieux autour des hommes, sans distinction, en toute impartialité. Car c’est ça la guerre Ferdinand !… Un concert de mort pour
toutes les peaux !… Les viscères ont la même couleur… à l’air libre !… Le colonel, pourtant, est imperturbable dans ce bordel furieux. Grand bien lui fasse ! Un obus l’envoie paître dans le creux
d’un fossé, bide ouvert et visage fermé par une grimace ricanante. Tu ne comprends pas ce raffut et tu connais un dépucelage du feu, la peur au ventre. Tu découvres la saleté de la guerre comme
au théâtre. Aux premières loges Ferdinand ! Et t’as même pas payé ta place !… Et les acteurs se renouvellent sans cesse ! Une féerie permanente !… Tu découvres la Grande Guerre par la Peur. T’as
beau dégueuler et t’évanouir en rentrant au camp !… Foutaises !… Tout le monde s’en moque. Tu peux gueuler Ferdinand, faire les pitreries d’un gamin qu’a pas eu son nougat, singer des caprices…
t’y pourras rien ! Comme tu dis si bien, « la guerre ne passe pas. »
Les saloperies s’accumulent mais l’ennemi n’est pas celui qu’on croit ! Il est à portée de nous, proche de nous… regarde donc ce trio d’enculés, le général, le
commandant et son chien de garde, le capitaine de gendarmerie !... Tout occupé à faire fusiller les déprimés, les soldats qui n’ont plus l’âme patriotique, les faiblards du cœur ! Ton créateur le
cite admirablement en quelques lignes : « La grande défaite, en tout, c’est d’oublier, et surtout ce qui vous a fait crever, et de crever sans comprendre jamais jusqu’à quel point les hommes sont
vaches. Quand on sera au bord du trou faudra pas faire les malins nous autres, mais faudra pas oublier non plus, faudra raconter tout sans changer un mot, de ce qu’on a vu de plus vicieux chez
les hommes et puis poser sa chique et puis descendre. Ça suffit comme boulot pour une vie tout entière. » Lucidité donnant un sale goût, hein Bardamu ? Trop peureux ou trop bête. L’incertitude te
donnerait-elle foi en l’avenir des hommes Ferdinand ? Ou est-ce seulement une trouille innommable ? Ce n’est pas possible que les hommes deviennent si mauvais envers leurs frères d’armes !... Ben
si Ferdinand !"
Et puis tiens !... Quelques pensées qui me viennent à la lecture de Casse-pipe :
"Le juteux du ravitaillement, l’adjudant Cretelle, est le Roi de la Mort ! Douloureuse manière de remplir la nuit en portant des vivres et l’envie folle de
roupiller un peu, de bouffer un peu et de vivre encore jusqu’au petit jour. Autour, le bruit des canons. Blessés agonisants dont la seule distraction est de crever en paix !… Puis reste l’espoir
mince d’être fait prisonnier. Ou le coup de fusil ! Et surtout comment crever et où ?… L’idée de souffrir est vraisemblablement pire que la mort pure et simple. N’en pouvant plus d’attendre de
crever, tu désertes avec Léon."
"Le canon tonne au lointain. Puis c’est un quai que vous longez, avant d’uriner longuement près des péniches déchargées. Au lever du jour, vous vous quittez et
retournez chacun dans la guerre. Désertion d’une nuit !… Maigre pitance dans l’abandon de soi. C’est ainsi pour les choses, les éléments et les hommes."
"Maréchal des logis Rancotte. Le plus gros vicelard du corps de garde !… Une charogne. La stature même de la pire des vacheries. Ses souffles acides succèdent
aux ordres hurlés. Il te trouve une odeur, un truc à te ramoner les sinus… une exhalaison putride à toi tout seul ! La représentation de la recrue pitoyable, le soldat promis aux vices… voleur,
puceau, peigne-cul… voire pire… anarchiste ! Pourtant, ne rien répondre, fermer sa gueule, baisser la tête et obéir. L’Armée, c’est plus la Grande Muette pardi !… c’est la sagesse ! La Mère
Nourricière !… Fous-toi ça dans la caboche Bardamu. Observation et bouche-clapet ! Décarre et suis la musique. T’en a pris pour trois ans en plus ! La bleusaille à la cadence ! Le maréchaogi va
t’en faire voir du pays !… à commencer par la cour ! Ça sent le bourrin, les sabres et les éperons. Étriers en berne, culs en marmelade… les chevaux galopent partout !… Faut tout ramener !
Discipline et coliques."
Je m'en suis bien sorti ? Je fais c'que j'peux tas de Zeymour ! J'suis pas Céline moi. J'habite même pas à Meudon... c'est la
seule excuse qui m'vient à l'esprit.
Bon... vous voulez quand même un résumé ? Le voici :
"Une fois qu'on y est, on y est bien"... le pauvre et naïf Bardamu
Ferdinand part faire la guerre (la terrible de 1914) dans les Ardennes par esprit de contradiction envers un camarade rencontré Place Clichy. Sitôt dit, sitôt fait ! Le carnage sur les routes et
Bardamu découvre, ressent qu'on "est puceau de l'horreur comme on l'est de la volupté" sous de mauvaises conditions "Moi d'abord la campagne, faut que je le
dise tout de suite, j'ai jamais pu la sentir, je l'ai toujours trouvée triste, avec ses bourbiers qui n'en finissent pas, ses maisons où les gens n'y sont jamais et ses chemins qui ne vont nulle
part. Mais quand on y ajoute la guerre en plus, c'est à pas y tenir."
Le Bardamu se métamorphose et devient Célinien (pas encore tout à fait, il faudra attendre la mort à crédit) et ne se fait plus
d'allusions, "la grande défaite en tout, c'est d'oublier, et surtout ce qui vous a fait crever, et de crever sans comprendre jamais jusqu'à quel point les hommes sont
vaches."
Nous suivons Bardamu qui espère encore en l'homme (après une convalescence et un bref séjour à Paris) qui part se ressourcer en Afrique dans une
factorie. Horreur d'un monde colonialiste en train de mourir par ses petits fonctionnaires, ses privilèges, son mépris de l'homme noir (qui est aussi pauvre que chez nous mais avec "des enfants
en plus, des vêtements et du pinard en moins"). Climat étouffant, personnages grotesques et sinistres dans leur suée maladive et voilà notre ferdinand qui part bosser aux Etats-Unis,
"New York c'est une ville debout" et retrouve la perfide Lola, l'usine Ford et nous faisons connaissance avec la douce Molly (sans doute l'unique regret de Bardamu ?)
mais l'homme est le même. Ce voyage dans le tréfonds de l'âme humaine devient de plus en plus noir et alarmant.
Pour le non Célinien, les tribulations scélérates de Bardamu en Afrique et aux USA peuvent paraîtrent ennuyantes et je le conçois... mais attendez la
seconde moitié du roman où le Bardamu devient le médecin des pauvres. Le voyage se termine dans une puanteur incomparable et hideuse... et c'est notre odeur de français moyens empuantis de bonnes
manières, de ragots et d'hypocrisie bourgeoise... c'est la tante à Bébert, le tavernier raciste, les Henrouille qui veulent crever la belle-mère qui vit au fond du jardin, c'est un couple qui
empêche leur fille (qui se meurt dans un lit) d'aller à l'hôpital (que vont dire les voisins ?), c'est Robinson jamais content de son sort, c'est un couple qui bat leur fille attachée à un lit
avant de pouvoir faire l'amour... contre un évier... le pauvre Bardamu a atteint la nature profonde de l'homme et le constat n'est guère fameux : "A mesure qu'on reste dans un
endroit, les choses et les gens se débraillent, pourrissent et se mettent à puer tout exprès pour vous."
Vos remarques diaboliques...